Africa-Asec : des anciens parlent de la tension

Il ne reste plus que quelques heures pour voir le premier derby Africa-Asec de la saison. Les deux ténors du football ivoirien se croisent pour la 11ème journée du championnat national ce samedi au stade Félix Houphouët-Boigny. 

La rédaction de Tembo/Opera News a tendu son micro à six ex-joueurs de l’Africa et de l’Asec de trois générations pour replonger les supporters dans la ferveur du derby.  

Génération 70

Moh Emmanuel (ex-joueur de l’Africa Sport)

« C’est le match de l’incertitude »

« Le derby Asec-Africa fait partie des derbies qui ont lieu dans le monde entier au niveau du football. C’est le match qui suscite le plus de passions, d’engouement, etc. A l’époque, quand il y avait un match Asec-Africa, les supporters des deux camps vivaient pleinement le match. C’est la quintessence de toutes les discussions. Les supporters assistent aux entraînements de leurs équipes. Ils connaissent le classement, l’équipe type et à peu près les remplaçants. Le jour du match, au plus tard à 10h, le stade est plein à craquer. Le match se déroulait à guichet fermé. Il y a aussi l’ambiance sur le terrain avec les bouffons, tous ceux qui font les pitreries, etc. Tout ça contribue à faire mousser les choses. Les joueurs étaient contents de disputer ce match. Asec vs Africa c’est un match à ne pas louper ; c’est ce jour-là que tu dois donner ta plus belle prestation. C’est une ambiance extraordinaire, électrique. Concernant les joueurs, nous étions très concentrés. C’est un grand match où tout le monde a envie de se mettre en valeur, un match historique. Quand il y a un match Asec-Africa, les féticheurs étaient beaucoup courtisés. Ils venaient de toutes les régions du pays. Nous étions quelques fois agacés par les agissements des dirigeants et autres. On nous demandait de boire ou de nous baigner avec telle ou telle décoction, des amulettes à jeter dans les filets, etc. C’était le côté folklorique. Les supporters ne se mêlaient pas dans les tribunes. On craignait les bons joueurs d’en face. Quand tu dois jouer contre Pokou, Manglé, etc. Ce n’était pas facile. Nous nous devions respect. Ce qui était bien, il y avait la glorieuse incertitude du football. Un match Asec-Africa ce n’est pas celui qui est en forme qui gagne. C’est un match à l’issue incertaine. Malheureusement, aujourd’hui ce derby est déséquilibré parce que ça fait plus de 5 ans que nous n’avons pas battu l’Asec, nous ne sommes pas au mieux de notre forme.

 

Djoman Benjamin (ex-joueur de l’Asec, ailier gauche)

« C’était le match de la saison »

« Nous vivions pleinement le derby. Ça commençait au niveau de la population. Dans les bureaux, tous les échanges tournaient autour de ce match. C’était la ferveur. Tout le monde était enthousiaste à l’idée de voir son équipe gagner ce match. Il y avait des paris qui se faisaient. Au fur et à mesure que le jour approchait, la tension montait. Chaque joueur se préparait. Nous mettions de côté toutes nos activités, nous ne pensions qu’au match. Nous donnions tout à l’entraînement pour être sélectionné. Le coach nous encourageait à tout mettre en œuvre pour gagner. Certains coaches allaient jusqu’à nous dire que nous pouvions perdre tous les matchs de la saison mais pas celui contre l’Africa. Tout cela, pour nous montrer l’importance de la rencontre. C’est un match à défi. On pense au match, on se concentre sur ce qu’on fera sur le terrain. On avait la pression. On ne craignait pas particulièrement l’Africa. C’est une opposition choc sur le terrain et dans la vie, on restait des amis ».

 

Génération 80

Aka Kouamé Basile (ex-joueur de l’Asec Mimosas)

« A l’Africa, on pensait que je détenais le fétiche de l’Asec »

« Les chocs, Asec-Africa ne recouvrent plus le même sens de nos jours. Néanmoins, un match Asec-Africa revêt toujours le sens de la rivalité, il y reste toujours une rencontre de tension.  Dans l’histoire, ce n’est pas un petit match même si les deux équipes ne sont plus en forme. Il se joue dans les esprits. On jouait ce match pour notre plaisir et surtout procurer de la joie aux supporters. C’était des matchs difficiles où l’équipe qui est mentalement prête prend toujours le dessus. On ne prévoyait jamais la victoire à l’avance. C’est un match à incertitude dans lequel les joueurs devraient s’appliquer. Chacun préparait son match dans la tête. On suivait aussi les conseils des coaches et des présidents. Au niveau des joueurs, on se retrouvait pour échanger, et chacun faisait la police auprès de son coéquipier. On demandait à nos amis de déclarer les blessures qu’ils avaient. Il y avait aussi de grands dirigeants comme Me Roger Ouégnin et Simplice Zinsou. Les supporters comme Gnahoua encourageaient les joueurs, ils aimaient la chose. Ce match était considéré comme une rencontre mystique. Sortir des vestiaires n’était pas une chose aisée. Les gens se demandaient qui allait le faire en premier. Il y avait un combat dans les vestiaires. Et lorsque je sortais en premier lieu, l’adversaire était perturbé parce que les joueurs et supporters pensaient que je détenais le fétiche de l’Asec. Il y avait trop de mystères autour de ce match ».

 

Lignon Nagueu Georges (ex-joueur de l’Africa Sport)

« les primes étaient revues à la hausse »

« Les deux matchs en aller et retour se préparait depuis le premier jour de la saison. Ce jour-là, les primes sont revues à la hausse. Il y a un grand engouement au niveau de la ville. Moralement, chaque joueur se préparait à livrer un beau spectacle. Nos coaches étaient des expatriés et à leur arrivée, ils étaient instruits à la chose. On leur disait que c’était le match à gagner. On a l’impression qu’on va en guerre. On ne se parle pas beaucoup. On reste concentré sur le match. On craignait les joueurs qui sont déjà côtés, qui peuvent faire la différence. Il y a Abdoulaye, Aka Kouamé qui va faire un long ballon, etc. c’est sur eux qu’on mettait l’accent. Je suivais Sié Donald de près, pour sa vitesse ».

Génération 90

Zézé Venance dit Zézéto (ex-joueur de l’Asec)

« On a été formaté à battre l’Africa »

« C’était le match de l’année, les deux équipes du peuple qui s’affrontaient. C’était assez spécial pour tous les joueurs. Le match à ne pas rater au niveau personnel et collectif. Mon premier match Asec-Africa, déjà on avait joué contre les plus jeunes que nous avions battu 2-0. Donc c’était assez particulier de jouer contre l’Africa.  Jouer un match Asec-Africa devant le public c’est le rêve de tout gamin. Je rêvais surtout de jouer à l’Africa parce que toute ma famille est Oyé. Mais j’ai été formé à l’Asec et je suis devenu Mimos. Ce n’était pas compliqué pour moi de jouer contre l’Africa. Je prenais plaisir. Pour le derby, le coach Jean-Marc et le président Roger Ouégnin nous disaient qu’il n’y avait pas d’excuses à perdre devant l’Africa. On était formaté à gagner, puisque nous avions vu nos aînés, Ben Badi, Sékou Bamba, etc. le faire. Le match se jouait dans la ville, les tribunes…Peu importe le score, on se devait de gagner. Malheureusement, le derby n’a plus son sens, il n’y a plus d’engouement parce qu’il n’y a plus ce beau jeu. Nous les académiciens, avons maintenu le beau jeu et après nous plus rien. Sinon Abidjan devrait bouger depuis le début de la semaine au rythme de ce match. On essaie de relancer la chose pour retrouver le derby d’antan. C’est ce que nous essayons de faire sur les réseaux sociaux. On a envie de retrouver un beau derby comme dans les autres pays. Mon pronostic, l’Africa va perdre. L’Asec a perdu récemment, l’Africa se cherche. Difficile de dire le score comme avant toute rencontre de ce genre ».

Babou Eric (ex-joueur de l’Africa Sport)

« C’est ce match qui te donne un statut »

« Il y avait énormément de pression parce qu’on savait que le stade allait être plein à craquer. Tout le mois qui précède la rencontre, on ne parle que de ça à travers tout le pays. Les supporters nous mettaient la pression, l’engouement était fort. Dans les bureaux, c’étaient les défis à n’en pas finir. C’était le match à ne pas perdre. C’est ce match qui boostait ta carrière ou te cassait. Vis-versa. C’est à l’issue d’un match Asec-Africa que j’ai été adopté par les Membres Associés. Mon premier match, c’était  en 19ç3 ou 1994. C’était une finale et nous l’avons remportée. C’était mon plus beau match ce jour-là. C’est un match qui peut te faire changer de statut. C’est un match référence. On espère retrouver cet engouement. Les consignes des entraînements ne changeaient pas grand-chose. Ce match-ci est celui de deux entraîneurs blancs, leur premier derby, ils sont sous pression, l’environnement est différent. A un match Asec-Africa, tout le monde change, l’environnement, même le ramasseur de balle. On n’a pas besoin de consignes particulières. L’atmosphère du moment t’impose de te mettre dans le bain et de te surpasser. Peu importe la forme, la motivation est de mise. Je ne craignais aucun joueur. J’ai difficilement peur. Ce sont plutôt les adversaires qui avaient peur de me rencontrer et je faisais en sorte de les impressionner ».

Propos recueillis par E.Goli

Source : Tembo/Opera News

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